Le vrai camino de la muerte

Par: Leigh Taveroff

Le soleil dans les yeux, les pieds solidement cramponnés aux pédales et l’index agrippant légèrement les freins, tu prends une inspiration rapide et expires doucement l’air entre tes lèvres. Tu essaies de t’accrocher aux regards de tes compagnons de route et tu t’ordonnes de ne pas trop regarder en bas. Tu te convaincs que c’est sans danger. Après tout, ces autres voyageurs ne seraient pas là autrement. Pas vrai?! Quoique… tu as signé ce formulaire de consentement… et il y avait cette démo de sécurité plutôt sérieuse… mais impossible de faire demi-tour maintenant.

Tu te mets à pédaler et relâches les freins tranquillement. Tout d’un coup, tu descends à toute allure. Gauuuuuuche. Dro-oiiiiiiiite. Tes cheveux volent au vent. La verdure luxuriante et les collines de la forêt amazonienne défilent à une vitesse ahurissante. Tout le paysage devient flou. Tu sens le moindre caillou sous tes roues et tes jointures prennent une blancheur inquiétante.

Durant la haute saison, des voyageurs en quête d’aventure de tous les coins de la planète se rendent à La Paz, en Bolivie, pour aller dévaler le « Camino de la Muerte », alias la « route de la mort », un chemin rocheux et tortueux qui commence à près de 4 900 mètres d’altitude. Descendre ce dénivelé à vélo est devenu une activité de tourisme extrême prisée par les voyageurs qui sillonnent l’Amérique du Sud. Environ 300 âmes y perdent la vie chaque année, mais ça ne semble pas réduire le nombre de visiteurs (l’appel du danger peut-être?).

Le vrai camino de la muerte

Tu raffoles des décors dantesques, des émotions fortes et des expéditions un tantinet (ou extrêmement) dangereuses? La route des Yungas (nom officiel) a pile ce qu’il te faut! Pour ma compagne de route, Janelle, et moi, la véritable aventure n’a débuté qu’au bout de deux semaines. On était loin de s’en douter, mais on était sur le point de s’embarquer dans un périple qui allait faire basculer la vision qu’on avait des voyages d’aventure et de ce que c’est que de « vivre comme des locaux »… un apprentissage qu’on allait faire au péril de littéralement basculer dans le vide.

Ça faisait 15 jours qu’on avait un peu trop de fun à La Paz dans notre auberge de jeunesse, un véritable temple de la fête de l’Amérique du Sud. C’était le temps de s’offrir une petite cure santé et de découvrir les vastes paysages de la Bolivie, sa beauté naturelle et ses mille visages. Une excursion dans les profondeurs de l’Amazonie était l’activité idéale. On a fait un brin de jasette avec un guide, histoire de comparer les attraits de la jungle (rando, solitude) à ceux des zones humides (baignade avec des dauphins roses d’eau douce et balade en bateau tranquille sur la rivière). C’était décidé! On a mis le cap sur la pampa, une région tropicale humide en lisière de la forêt amazonienne bolivienne.

Pour se rendre à Rurrenabaque, village reconnu comme la porte de l’Amazonie, le mieux était apparemment de prendre la voie des airs à bord d’un petit avion à 20 places. L’autre option? Une chevauchée en autobus de 20 heures sur une route cahoteuse passante le long d’une falaise venteuse. « Cent dollars pour le billet d’avion?! » J’ai failli m’étouffer. « Pas question! » On roulait notre bosse depuis à peu près trois mois, notre porte-monnaie avait perdu pas mal de plumes et après tout, on n’était pas parties en voyage pour prendre « la route touristique ». « On n’est pas des touristes, mais des voyageuses! », qu’on s’est convaincues. Deux jours plus tard, malgré touuuutes les mises en garde, on était là à tenter de circuler dans une mare d’autobus pour trouver celui où on lirait Rurre.

L’instant d’après, billet en poche (après avoir déboursé un gros 9 $ – joie!), on se faisait dire par le chauffeur que la navette allait décoller dans 20 minutes. Deux heures plus tard (l’« heure bolivienne » = notion du temps tout à fait floue), le vieil autobus rouillé était bourré de sacs de fèves, de riz et de maïs de la taille d’un homme chacun. Dire que le bus était plein aurait été l’euphémisme du siècle. Quatre monsieurs andins étaient cramponnés au cadre de porte, le corps à moitié à l’extérieur, et il y avait des femmes autochtones vêtues en dignes cholitas paceñas, avec tenue traditionnelle complète – jupe à trois volants, écharpe et chapeau melon –, marmaille au bras… Le bus était prêt à partir.

Le vrai camino de la muerte

Janelle s’est entassée au fond, à côté d’une famille de sept, et j’ai posé mon popotin par terre devant eux. Les enfants se sont mis à me jouer dans les cheveux, à me grimper sur les jambes. Un des bambins s’est même perché sur mes genoux. Les parents observaient la scène avec un regard insoucieux. Une forte odeur m’est venue au nez. Je l’ai attribuée au mini-poulailler coincé sous le siège en avant de moi. Dans un bruit infernal, l’autobus s’est mis à avancer avec lenteur. Plus que 20 heures de route à faire!

Tandis que le village rétrécissait derrière, on a pris quelques virages, puis pouf! on se retrouvait de nouveau au plein cœur de la forêt tropicale. C’était exactement pour ça qu’on avait choisi le chemin par terre ferme : pour s’immerger dans les paysages grandioses des coins reculés de la Bolivie et faire comme les gens du pays. Juste avant que je puisse dire « Regarde, Janelle! », notre bus au toit surchargé (j’ai mentionné les 150 sacs de fèves qui y étaient attachés?) a brusquement basculé sur la gauche. Janelle est allée s’écraser contre la femme à côté d’elle et le petit bonhomme assis sur mes genoux s’est mis à hurler.

En me levant, j’ai vu qu’on avait dérapé dans une profonde crevasse créée par un autre véhicule passé avant. Il faut dire que la saison des pluies venait à peine de s’achever. Une poignée de femmes ont commencé à murmurer une prière. Les hommes ont beuglé des trucs en aymara, en quechua, ou peut-être même en espagnol. Janelle et moi, on les a regardés monter par-dessus les passagers du côté droit et se presser contre les fenêtres. En moins de deux, notre carrosse a retouché terre, ses quatre roues de nouveau bien engluées dans le sol humide.

Le vrai camino de la muerte

« C’était quoi, ÇA?! », a lâché Janelle.

Trois femmes sont sorties avec leurs enfants à la queue leu leu et l’autobus s’est remis en marche, les abandonnant en plein milieu de nulle part. Maintenant qu’un siège s’était libéré, j’en ai profité pour jeter un coup d’œil par la fenêtre… on était effroyablement près de ce qui devait représenter une chute de 350 mètres.

Entre les rochers éboulés, sur la route de terre étroite et poussiéreuse, on a continué d’enchaîner les virages en épingle. On a cheminé, petit à petit, à deux doigts du précipice, jusqu’à ce qu’on croise un autre bus. Lentement, on s’est frayé un chemin sur le côté. L’autre autobus avait perdu ses deux rétroviseurs. De toute évidence, ce n’était pas sa première traversée.

La Paz est juchée à 4 000 mètres d’altitude tandis que Rurrenabaque se trouve à un tout petit 200 mètres en hauteur. Bref, je savais que la descente ne serait pas courte. Plus que 18 heures et demie de route à faire…

Le vrai camino de la muerte

Des heures durant, on a continué à frôler les véhicules passant en sens inverse, puis à rattraper le temps perdu en s’élançant à l’aveuglette dans les tournants, toujours à deux pouces du vide. Janelle et moi, on regardait par la fenêtre, parfois au bord des larmes. Chaque fois qu’un autre véhicule s’approchait, on voyait la fin venir… ou bien on fracasserait le flanc de la montagne, ou bien se serait la chute en bas de la falaise. On a rencontré un autre autobus. Ce coup-ci, notre chauffeur s’est serré sur la gauche.

« NON! », a hurlé Janelle. « POURQUOI EST-CE QU’ON CONDUIT DE CE CÔTÉ?! »

Pendant qu’on avançait, petit peu à petit peu, avec le gouffre en contrebas, j’avais la nette impression que les roues de gauche flottaient partiellement dans les airs et que, d’un instant à l’autre, ce serait le vol plané vers l’abîme. Après ce qui m’a paru être une heure, mais qui n’a sans doute duré que cinq minutes, on a dépassé l’autobus. Millimètre par millimètre, on a rejoint le côté le moins dangereux de la route.

C’est là qu’on a frappé une autre crevasse.

Le vrai camino de la muerte

L’autobus s’est incliné à un bon 45 degrés. Les locaux ont repris leurs prières silencieuses et leurs cris de colère. Cette fois, le bord était atrocement proche, tellement proche que je pouvais presque voir juuuuusqu’en bas. Le bon vieux truc de se coller contre les fenêtres, qui avait si bien fonctionné un peu plus tôt, semblait maintenant beaucoup trop risqué. Tout le monde était pétrifié dans son siège, effrayé de bouger d’un poil ou même de respirer trop fort, de peur que le véhicule bascule dans le néant.

Dans tout le chaos, Janelle et moi, on s’est regardées dans les yeux. On pensait toutes les deux la même chose… ce coup-ci, on ne s’en sortirait peut-être pas. Sans un mot, on s’est serrées et on a pris plusieurs grandes respirations. J’ai songé à ma famille et à mes amis à la maison. Je me disais que j’aurais dû faire plus d’efforts pour mieux garder contact, que j’aurais dû leur dire à quel point je les aimais. Le visage de Janelle s’inondait de larmes. On restait là, figées, sans savoir quoi faire.

Sans doute grâce à un miracle, le pilote a enfin réussi à éviter la catastrophe à force d’appuyer sur l’accélérateur et tandis qu’on roulait lentement, le côté droit du bus est allé s’écraser au sol dans un bruit sourd. Janelle, moi, et des membres de plusieurs familles qui essayaient à présent de communiquer avec nous en baragouinant des mots d’anglais et en gesticulant, on s’est tous pris dans les bras les uns des autres. Tout le monde était reconnaissant d’avoir survécu à ce moment ensemble.

Pendant le reste du trajet, on a croisé d’autres autobus et d’autres camions, poussé par trois fois l’autobus, ou un autre véhicule hors de la boue, eu quelques pépins mécaniques et fait un arrêt de deux heures pour aider des gens à reconstruire un tronçon de route qui s’était transformé en profond trou de bouette impossible à franchir.

Le vrai camino de la muerte

C’est à ce moment-là que j’ai compris pourquoi je voyageais. Pour moi, cette balade en autobus était une épreuve angoissante que je n’oublierais jamais. Pour les autres passagers, il s’agissait probablement d’un trajet pénible qu’ils devaient se taper fréquemment… Je me dirigeais vers la pampa pour me prélasser sur un bateau; eux montaient au nord pour rendre visite à leur famille ou aller gagner des sous. Même si l’expérience avait été éprouvante, j’avais goûté la force et la persévérance de ces gens et, en cet instant précis, même si on était vêtus différemment et qu’on ne parlait pas la même langue, on était tous unis par un lien.

Couvertes de boue, en manque de sommeil au bout d’un total de 29 heures de route, on est arrivées à destination, heureuses d’être tout simplement arrivées, et prêtes enfin à relaxer. J’imagine qu’on a eu exactement ce qu’on voulait : une expérience bolivienne authentique. Avec la bette de quelqu’un qui est franchement soulagé, et un pâle sourire aux lèvres, je me suis tournée vers Janelle et lui ai demandé : « Donc, pour le chemin du retour, avion ou autobus? »

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